jeudi 7 juillet 2011

Articles du Monde et de Valeurs actuelles sur Dimitri








Editeur, fondateur des éditions de L'Age d’Homme
Vladimir Dimitrijevic

S'il ne fallait retenir qu'un titre, cela serait à coup sûr Vie et destin, de Vassili Grossman. Vladimir Dimitrijevic, fondateur des éditions de L'Age d'Homme, qui s'est tué accidentellement, sur le trajet de Lausanne à Paris, mardi 28 juin, en a été le premier éditeur suisse en 198o. Le KGB, la police secrète soviétique, avait réussi à s'emparer du manuscrit de l'auteur mort en 1964 et l'avait détruit, mais grâce à des microfilms passés à l'Ouest, Vladimir Dimitrijevic a pu récupérer ce livre magistral qui fait de la bataille de Stalingrad, le coeur de l'affrontement entre deux totalitarismes impitoyables celui du nazisme contre le communisme. Vladimir Dimitrijevic, « Dimitri », comme l'appelaient ses amis, était un éditeur hors norme, qui avait une approche universelle de la littérature. Son portrait se confond avec ses lectures. II a, au fil du temps, construit méthodiquement un catalogue, riche de 45oo titres, et en novembre, il s'apprêtait à fêter les 45 ans de L'Age d'Homme, maison qu'il avait fondée à Lausanne, en 1966, et dont le siège social qui fait aussi librairie est situé à Paris, rue Férou. L'Age d'Homme « est un archipel littéraire à nul autre pareil, fruit de ses médita¬tions passionnées », dit l'éditeur Pierre¬ Guillaume de Roux, fils de Dominique de Roux, l'éditeur de L'Herne qui avait créé sa maison, au même moment. Vladimir Dimitrijevic s'était lié avec un troisième éditeur, aussi passionné de littérature étrangère: Christian Bourgois, mort en 2007. Ces trois hommes méritent le titre de passeur.

28 mars 1934 Naissance à Skopje 1954 Quitte la Yougoslavie 1966 Fonde les éditions L'Age d'homme à Lausanne 1976 Publie « Les Hauteurs béantes », d'Alexandre Zinoviev 1980 Publie « Vie et destin », de Vassili Grossman 28 juin 2011 Mort dans un accident de voiture, près de Clamecy (Nièvre)

Serbe au pays de Vaud, Vladimir était né le 2 8 mars 1934 à Skopje, alors en Yougosla¬vie. Son père artisan horloger, qui devint le premier importateur de montres à Belgrade, eut maille à partir avec le régime communiste et fut à plusieurs reprises emprisonné. Il inculqua à son fils unique le sens du travail, mais aussi l'importance de la foi orthodoxe. Celle-ci ne le quitta jamais.
Elève brillant, « Dimitri » est très tôt un grand passionné de littérature. Il a lu Balzac, à 13 ans, avant les grands romans russes de Dostoïevski et de Tolstoï. La deuxième passion, qui servait d'exutoire à Vladimir Dimitrijevic, était le football. Il avait été gardien de but en Yougoslavie. Il a raconté cette passion dans un essai, La vie est un ballon rond.
En 1954, son père l'incite à quitter la You¬goslavie, pays où il n'a pas d'avenir. Cet exil le marquera et, plus tard, il s'est reconnu dans L'Ange exilé de Thomas Wolfe. Il quitte son pays natal, de manière rocambolesque sous le nom de Jacques Booth, emprunté à un citoyen belge dont il avait récupéré le passeport. Sur ce document officiel, il était censé avoir 30 ans et les yeux bleus, alors qu'il en avait tout juste 19 et que ses iris étaient noisette. Le voici donc, débarquant sans rien, de manière clandestine, en Suisse. Il devient libraire chez Payot. En 1966, il fonde les éditions de L'Age d'homme.
De son premier livre Petersbourg d'Andrei Biely naît une amitié indéfectible avec Dominique de Roux, Jacques Catteau et Georges Nivat, le premier lui céda la traduction faite pour les éditions de L'Herne par les seconds, alors de tout jeunes universitaires, encore inconnus. Gallimard, détenteur des droits de Petersbourg, avait bloqué la parution en France. En revanche, rien n'empêchait la publication par un éditeur suisse. Ce livre a inauguré la collection « Les Classiques slaves », première pierre du catalogue en cours d'édification.
Commence alors l'essor de L'Age d'Homme. Grand lecteur et découvreur passionné dans tous les domaines, Vladimir Dimi¬trijevic a conçu son catalogue, comme une mosaïque colorée et diverse qui comprend des auteurs slaves, mais aussi italiens, suisses romans, américains, etc. Avant l'heure, il a été en quelque sorte un concepteur de la littérature-monde. Parmi les livres qui ont marqué sa carrière d'éditeur, on peut citer La Chronique de Travnik d'Ivo Andric, Cavalerie rouge d'Isaac Babel, Le Cheval rouge d'Eugenio Corti, les oeuvres d'Albert Caraco, Pierre Gripari, Charles-Albert Cingria, Georges Haldas... Une place à part doit être faite à Migrations de Milos Tsernianski, le grand livre du peuple serbe, « le roman de toutes les fidélités et de toutes les nostalgies ». Quand il l'évoquait, il avait presque toujours des larmes dans les yeux.
Avec Bernard de Fallois, qui dirige Julliard, et avec lequel il a tissé des liens d'amitié, il publie en 1979 Le Retournement, puis la tétralogie des Humeurs de la mer, de Vladimir Volkoff. Avant cela, en 1976, la parution en russe par L'Age d'homme de l'essai Les Hauteurs béantes d'Alexandre Zinoviev constitue un événement. L'auteur sera expulsé d'URSS en 1978, après la paru¬

Découvreur passionné, il a concu son catalogue comme une mosaïque colorée

tion de L'Avenir radieux et du Veilleur de nuit, ces trois livres formant une trilogie à charge contre le régime soviétique. Enfin, c'est la révélation de Vie et destin de Vassili Grossman, en 198o.
Vladimir Dimitrijevic était un homme de grande fidélité à ses amis, à la littérature, à sa foi et aussi à son pays. L'éclatement de la Yougoslavie, après la mort de Tito, l'a conduit à prendre fait et cause pour les Serbes. Son engagement le mène à publier les livres de Dobritsa Tchossitch, qui fut le premier président de la République fédérale de Yougoslavie (1992-1993) et qui était considéré comme « le Père de la Nation serbe », mais aussi des textes politiques de Slobodan Millosevic. Plusieurs de ses amis proches en Suisse et ailleurs rompent avec lui, en raison de ses prises de position politiques en faveur des nationalistes serbes. Son retour en grâce dans les milieux intellectuels est récent.
Dans les années 1990, Vladimir Dimitrijevic avait entrepris la publication de l’intégralité du journal intime du philosophe suisse romand Henri Frédéric Amiel. en 1986, il avait lui-même publié un livre d’entretiens avec Jean-Louis Kuffer, Personne déplacée (éd. Favre).
Editeur atypique, Vladimir Dimtrijevic n’écrivait pas. On ne recevait jamais de lettres de lui, tout juste des cartes postales. Il ne se considérait pas comme un intellectuel. C’était un homme de parole et surtout un homme de la parole donnée. Dans ses relations avec les auteurs, la question des contrats l’ennuyait. De même, le suivii d’un livre lui importait peu. Il négligeait les services de presse. A partir du moment où un ouvrage était mis à disposition du public, il estimait qu’il avait rempli sa mission.
Le financement de sa maison, en partie assuré par ses succès de librairie, constituait un autre mystère. A L’Age d’Homme, où travaillait à ses côtés sa fille Andonia, il n’avait pas préparé sa succession. Veuf depuis un an, il est aussi père d’un fils banquier aux Etats-Unis. Il s’est endormi, mardi soir, au volant de sa camionnette, dans laquelle il transportait ses livres. « Ta camionnette, c’est ta vie », lui disait souvent, son ami très proche, l’écrivain italien Roberto Calasso. Il y dormait parfois et, souvent, il y avait des intuitions de grâce.
Alain Beuve-Méry
Le Monde, 7 juillet 2011.


Bruno de Cessole, Parti pris, Valeurs actuelles, 7 juillet 2011.
Adieu à un insoumis, Vladimir Dimitrijevic
C’est à l’entrée de Clamecy, sur cette route de Lausanne à Paris qu’il empruntait tous les quinze jours au volant d’un véhicule croulant sous les livres, et où il avait déjà subi un grave accident, que ce grand “passeur” de l’édition a trouvé la mort ce mardi 28 juin. Une mort qui endeuille non seulement sa famille et ses proches mais tous les ressortissants de l’univers sans frontières de la littérature et de l’esprit.
Il y a deux semaines, nous dialoguions ensemble autour du micro de Lydwine Helly et c’était, comme toujours, un bonheur que de l’écouter célébrer la littérature et les écrivains qui nous étaient chers. « C’est la famille ! », s’exclamait-il avec une ferveur communicative, avant de m’offrir, prodigue, ses “derniers-nés” : le premier volume de la nouvelle édition des œuvres complètes de Charles-Albert Cingria, le volume 36 des Cahiers Alexandre Vialatte, et le somptueux Dictionnaire Octave Mirbeau… Le lendemain, je passai rue Férou pour un hommage à Vladimir Volkoff dont il publiait un inédit, Douce orthodoxie. Et nous convenions de nous revoir prochainement pour l’article que je comptais écrire sur le quarante-cinquième anniversaire de la création de l’Âge d’Homme, qu’il avait lancé en 1966 à Lausanne.
Le destin en a décidé autrement. “Dimitri”, comme l’appelaient ses amis, a rejoint la seule patrie où il ne connaîtra pas la douleur de l’exil, ce bannissement qu’il avait lui-même choisi pour ne pas subir l’oppression communiste dont sa terre natale, la Yougoslavie, était victime. Démuni et solitaire, mais riche de courage, de ferveur et de projets, le jeune homme qui avait débarqué en Suisse avec un faux passeport à l’orée des années 1950 avait exercé maints petits boulots précaires avant de concrétiser son rêve, servir la cause du livre, d’abord comme libraire puis comme éditeur.
L’Âge d’Homme n’était pas une maison d’édition banale, c’était, c’est, un archipel voué à accueillir les “anges exilés”, incompris ou bannis de toutes les littératures européennes. En quelques décennies, au mépris des contingences mesquines mais avec une générosité, un enthousiasme, rares, Dimitri y a publié 4 500 ouvrages, de tous horizons, avec pour seuls critères la qualité des textes et l’exigence, l’engagement des auteurs, de quelque obédience qu’ils fussent. On ne compte plus les écrivains russes et slaves, mais aussi italiens, anglais, français et suisses, dont il fut le découvreur, l’exhumeur ou l’ambassadeur, aussi tenace que convaincant. D’Andreï Biély à Alexandre Blok, d’Ignacy Witkiewicz à Alexandre Zinoviev, de Thomas Wolfe et Ivy Compton-Burnett à Eugenio Corti et Umberto Saba, de Milos Tsernianski à Ivo Andritch, de Georges Haldas à Étienne Barilier, de Pierre Gripari à Vladimir Volkoff…
Que grâces lui soient rendues pour avoir ouvert tant de portes, et si bien servi ceux qui font chanter les mots de la tribu. Et que l’Âge d’Homme poursuive encore longtemps son aventure ! Bruno de Cessole
À lire L’autobiographie sous forme d’entretiens avec Jean-Louis Kuffer : Personne déplacée, aux éditions Pierre-Marcel Favre (1986)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire